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LA ROSE DES SABLES
Nous voici donc les hôtes de « la Rose des sables* ».
C’est le nom donné à El Goléa, la reine des oasis du Sud algérien. Duveyrier, le lieutenant Dugrais, Marcelle Vioux, Jacques Lacour-Gayet, Edouard de Keyser l’ont célébrée à l’envi ; le commandant de Lafargue lui dédiera, au cours du congrès, un rapport chaleureux comme un hymne… Cette « rose » saharienne n’était cependant pas tout à fait « déclose », quand il nous fut donné à notre tour de la respirer. Je crois qu’elle ne s’épanouit vraiment qu’en avril ou mai. Et nous n’étions qu’aux premiers jours de février ! Mais déjà le printemps s’annonçait. Et puis y a-t-il un hiver à El Goléa ? La nuit, peut-être, où le thermomètre parfois tombe à 4 degrés au-dessous de zéro. Mais, le jour, tout y est lumière, douceur, enchantement. Nous sommes bien ici, cette fois, à mille kilomètres d’Alger, au carrefour des routes d’Ouargla, de Ghardaïa, d’In-Salah, de Timimoun : si le Transafricain se construit jamais (on en peut douter, et la piste pour autos compte de plus en plus de partisans, même en Algérie), ce sera la grande plaque tournante du désert.
C’est déjà une station privilégiée, d’une richesse de végétation inouïe et qui ne cessera de s’accroître. Ce qu’ont fait en quelques années de cette maigre halte de caravanes les officiers des affaires indigènes qui s’y sont succédé, depuis le commandant Lamy jusqu’au lieutenant de Bruce, — un descendant de Robert Bruce, transplanté au Sahara, dont les dunes fauves s’harmonisent admirablement avec le blond ardent de ses cheveux et de ses sourcils, — passe toute créance : El Goléa est leur chef-d’œuvre, le miracle de l’eau qu’ils sont allés chercher aux entrailles du sol et que tout un ingénieux réseau de seguias diffuse à travers l’oasis, transformant une glaise affreusement magnésienne, mangée d’une lèpre blanche et salée, en un parterre édénique.
Il serait tout à fait injuste de ne pas joindre dans notre reconnaissance, aux noms de ces premiers pionniers de la culture française, ceux des Pères Blancs de la mission saharienne (qu’on retrouvera plus loin) et celui du regretté Dal Piaz, le fondateur des hôtels transatlantiques, l’amoureux d’El Goléa : sa flamme s’est par bonheur transmise à son successeur Ricard, président de ce Congrès de la rose et de l’oranger, dont l’initiative lui revient et qu’il pavoisera de sa bonne humeur. MM. Doumergue et Tardieu ont fait école, et le sourire est devenu chez nous une politique. Pour s’en plaindre, il faudrait ne pas se rappeler le mot du vieux Guizot à un débutant qui lui confessait, en rougissant, ses tendances optimistes :
— Mais non, jeune homme, vous avez raison. Les pessimistes ne sont jamais que des spectateurs.
Et, en vérité, où serait-on optimiste, sinon à El Goléa ? Tout y convie, et à oublier l’Europe, son spleen, ses brumes, ses plans Young et ses conférences pour le désarmement. Que les soirs y sont beaux, de la terrasse du vieux ksar ! Mais ce n’est pas cet évanouissement brusque de la lumière dont parlent les auteurs et que ne précède aucune ombre, et le jour, même ici, meurt par degrés ; on en peut suivre les lentes dégradations, scandées par la voix nasillarde du muezzin sur sa tour :
« La clah ill Allah… Ô vous qui allez dormir, recommandez votre âme à Celui qui ne dort jamais et dont les millions d’yeux vont s’ouvrir tout à l’heure sur l’immense front de la nuit saharienne. »
Pourquoi les ciels nocturnes paraissent-ils ici plus vastes qu’ailleurs ? Les étoiles ne scintillent pas au désert : elles luisent fixement, à cause de l’extraordinaire siccité de l’air, et cet éclat dur, que rien n’amortit, entre droit en nous comme une lame ! Ah ! que l’on conçoit céans l’acte d’immolation, l’anéantissement en Dieu d’un Foucauld, d’un Psichari ! Je ne me lassais pas des nuits du désert et j’aimais aussi la somptuosité de ses couchants, ces sortes d’agonies triomphales de la clarté. S’il me fallait choisir pourtant, je leur préférerais les matins.
